La chanson du mal aimé, Apollinaire,
Commentaire
I. Introduction
Dans une poésie moderne bouleversée par Baudelaire, l'art d'Apollinaire vient conforter ce renouvellement des formes et des thématiques abordées. La chanson du mal aimé se veut ainsi l'évocation d'un sentiment intime, empli de tristesse et de confession.
Pourtant le poème évolue vers une réflexion plus générale qui touche à la représentation même de la poésie. Il serait dès lors possible de nous demander comment l'expression de sentiments personnels évolue vers cette réflexion plus large, en nous interrogeant, dans un premier temps, sur l'expression du je puis en étudiant, dans un deuxième temps, la dimension élégiaque du poème.
II. L'expression d'un je lyrique ?
L'expression d'un sentiment personnel
Le poème lyrique se présente comme le lieu d'épanouissement d'un « je » qui y dévoile les sentiments les plus personnels. Motif récurrent en poésie, l'amour se représente cependant ici sur le mode de la confusion. La femme aimée se voit ainsi tout d'abord évoquée sous le regard pénétrant de l'autre, amenant la « honte » d'un poète qui semble là faire allusion à une sexualité impudique, la « demi-brume » se posant sur le décor achevant de le troubler plus encore. Construit sur le mode allusif et la sensualité, le poème modifie donc quelque peu l'expression d'un sentiment qui se rêvait platonique.
Le chant contrarié
Autre dominante du poème lyrique, le chant, également mis à mal ici.
L'étude du rythme et des rimes nous montre un effet une construction classique mais le choix des métaphores et l'emploi d'un langage populaire basculent le poème dans une forme autre. Les formes choisies par le poète pour évoquer sa peine se présentent en effet de façon paradoxale : pratique de l'enchâssement, mélange entre la narration et l'épanchement, mélange des tons ou présence d'un refrain, donnent une curieuse image du poème hésitant quant à sa forme.
L'indécision formelle du poète contribue ainsi à brouiller un chant placé pourtant sous le signe de l'expression lyrique.
Le retournement
La poésie lyrique suppose enfin, pour le poète, la transcendance de sa condition d'être humain, la reconstitution d'un univers perdu. A l'image d'Orphée se retournant vers Eurydice, le retournement s'impose en effet pour cette reconstitution puisqu'en revenant sur le passé, le poème lui offre la possibilité de faire renaître ce qui n'est plus. Demiteinte
également ici pour le poème qui se souvient d'un temps défunt susceptible de renaître de ses cendres mais le place sous le signe du brouillard et de la confusion des sentiments.
L'expression d'un lyrisme devient donc dans ce poème un jeu sur les formes et l'héritage poétique, permettant à Apollinaire de déployer à nouveau toute une facette de sa modernité.
III. Une dimension élégiaque
La tristesse exprimée.
L'élégie ne se définie pas de façon précise mais s'entoure d'une constellation de formes tristes. Genre connu depuis l'Antiquité, elle permet l'expression de sentiments divers dont se retrouve ici l'expression. Ainsi, la plainte, sensible dans le poème mais marquée par l'utilisation d'un appel « ô », place -t-elle le poème sous le signe de la déréliction et de l'évocation d'un passé révolu. La mort et l'amour se trouvent de même mêlées, ce souvenir d'un amour défunt venant conforter l'idée d'une autre définition possible de l'élégie, celle d'un poème « d'un homme amoureux de la mort ». La tristesse exprimée par le poème s'apparente en effet à celle d'un homme tourné vers un passé sur lequel il s'attarde.
Les références au passé.
Les références à ce passé sont ainsi nombreuses et variées, évoluant du monde antique, grâce à la mention d'Ulysse ou du Phénix, à une poésie de la modernité par le jeu allusif à Rimbaud (« qui sifflotait mains dans les poches »), tandis que se note un possible clin d'oeil à Baudelaire, le voyage se voyant, de même, conçu comme une initiation. Le recours à la mythologie et les références au passé contribuent dès lors au tissage d'un lien entre les auteurs, par-delà les époques et les genres. L'imitation et la relecture constituent des notions importantes pour l'élégie qui se nourrit d'un rapport d'innutrition
au passé, puisant en celui-ci les conditions de son épanouissement.
Une instabilité temporelle
Le retournement et l'espérance représentent en effet un double mouvement typique de la posture élégiaque. Le poète s'efforce de prendre conscience du passage du temps pour l'intégrer dans une poésie libérée du poids de la tradition. S'observent ainsi des changements de temps et d'époque, tandis que la répétition du « je me souviens » scande un poème qui n'utilise le passé que pour mieux le dépasser et le renouveler.
La dimension élégiaque du poème semble ainsi s'articuler autour d'un rapport paradoxal au passé, fait d'un tissage de références mais également d'une tentative de dépassement pour, ainsi, amener le poème dans la modernité.
IV. Conclusion
L'expression de sentiments personnels évolue dans ce poème autour d'une indécision formelle qui témoigne d'une hésitation quant à l'objet de la plainte. Sentiments et choix lexicaux semblent en effet s'unir pour rendre compte de la difficulté d'expression dans une poésie qui se noue autour du renouvellement de la tradition. Utilisant les motifs traditionnels dévolus à la poésie lyrique, le poème les détourne pour les inscrire au coeur d'une modernité revendiquée jusque dans le rapport au passé. Ce dernier, par le jeu des références intertextuelles comme dans son instabilité spatio-temporelle, se nourrit ainsi d'une tradition poétique qu'il dépasse et renouvelle tout à la fois, donnant à son chant une dimension autre.